Comment le Mali lutte contre la désertification par l’agroforesterie

Le Mali perd chaque année entre 100 000 et 400 000 hectares de forêts et de terres agricoles sous l’effet combiné de la sécheresse, de la pression démographique et des pratiques agricoles extensives. Face à cette réalité, le pays a choisi une réponse ancienne et redoutablement efficace : l’agroforesterie. Je me suis penché sur ce sujet depuis plusieurs années, et je reste convaincu que les résultats obtenus au Mali méritent une attention bien plus large que celle qu’ils reçoivent.

La désertification au Mali : une menace mesurable

Le Sahel avance. Au Mali, la limite nord des terres cultivables recule vers le sud à un rythme estimé à 48 kilomètres par décennie dans certaines régions. Les régions de Mopti, Ségou et Tombouctou sont les plus exposées. Les sols s’appauvrissent, les rendements agricoles chutent, et des familles entières abandonnent leurs terres pour se déplacer vers Bamako ou les pays voisins.

Cette pression sur les terres agricoles aggrave l’insécurité alimentaire pour une population dont 80 % vit de l’agriculture et de l’élevage. Le problème dépasse la simple question environnementale. C’est une question de survie économique et sociale pour des millions de Maliens.

L’agroforesterie comme réponse structurelle

L’agroforesterie consiste à intégrer des arbres et des arbustes au sein des systèmes agricoles et pastoraux. Au Mali, cette pratique prend plusieurs formes selon les zones climatiques et les traditions locales.

La régénération naturelle assistée (RNA)

La méthode la plus répandue est la Régénération Naturelle Assistée, connue sous le sigle RNA. Le principe est simple : les agriculteurs sélectionnent et protègent les jeunes pousses d’arbres qui repoussent naturellement dans leurs champs, au lieu de les arracher lors du défrichage. Ces arbres adultes fixent l’azote dans le sol, freinent l’érosion éolienne, et créent un microclimat qui retient l’humidité.

Au Niger voisin, la RNA a permis de reverdir 5 millions d’hectares en 20 ans. Au Mali, les résultats dans la zone de Mopti montrent des progressions similaires. Des villages comme Kouroumari, dans le cercle de Youvarou, ont vu leurs rendements de mil augmenter de 30 à 50 % après adoption systématique de la RNA.

Les parcs agroforestiers traditionnels

Le Mali possède une tradition agroforestière ancienne, incarnée par les parcs à karité (Vitellaria paradoxa) et à néré (Parkia biglobosa). Ces arbres multifonctionnels occupent les champs cultivés tout en produisant des fruits commercialisables. Le karité génère des revenus pour les femmes rurales et protège les sols. Le néré fixe l’azote et améliore la fertilité des terres.

Ces systèmes ne sont pas des inventions récentes. Les paysans sahéliens les pratiquent depuis des générations. Ce que les programmes actuels font, c’est les formaliser, les étendre et les adapter aux zones où ils avaient disparu sous la pression des défrichements.

Les programmes en action

Plusieurs initiatives structurent aujourd’hui la lutte contre la désertification au Mali.

ProgrammeZone d’interventionSuperficie viséePartenaires principaux
Grande Muraille VerteBande sahélienne nord11,7 millions ha (Afrique)Union Africaine, FAO
Projet GARIMopti, Ségou500 000 haUSAID, gouvernement malien
FLEUVE (PNUD)Delta intérieur du Niger120 000 haPNUD, GEF
Programme FIDA-MaliSikasso, Koulikoro200 000 haFIDA, État malien

La Grande Muraille Verte est le projet le plus médiatisé. Elle vise à créer une mosaïque de terres restaurées de Dakar à Djibouti. Le Mali y contribue avec des travaux de plantation et de RNA sur sa bande sahélienne, avec des résultats visibles autour de Gao et Kidal malgré les contraintes sécuritaires.

Ce qui fonctionne réellement sur le terrain

Après avoir échangé avec des agronomes et des responsables de projets au Mali, je retiens plusieurs facteurs qui distinguent les initiatives réussies des échecs.

Les pratiques qui produisent des résultats concrets :

  • Impliquer les communautés dès la conception du projet, pas seulement lors de l’exécution
  • Choisir des espèces locales adaptées, comme le gao (Faidherbia albida), dont les feuilles tombent en saison des pluies pour laisser passer la lumière aux cultures
  • Donner aux agriculteurs un droit clair sur les arbres qu’ils protègent, pour qu’ils aient un intérêt économique à les conserver
  • Former des relais locaux capables de diffuser les techniques sans dépendre d’experts extérieurs
  • Combiner l’agroforesterie avec des ouvrages de conservation des eaux et des sols comme les demi-lunes et les cordons pierreux

Le Faidherbia albida mérite une mention spéciale. Cet arbre a la particularité d’avoir un cycle inversé : il est en feuilles pendant la saison sèche et perd ses feuilles en saison humide. Résultat : les cultures poussent sous son ombre légère sans perdre d’ensoleillement, et ses feuilles tombées fertilisent le sol avant les semis. Les parcelles sous Faidherbia montrent des rendements supérieurs de 40 à 60 % à celles sans arbres dans plusieurs études menées à Ségou.

Les obstacles à surmonter

Le tableau serait incomplet si j’ignorais les freins réels. La sécurité dans le nord et le centre du Mali rend l’accès aux zones les plus dégradées difficile pour les équipes de terrain. Le foncier reste un problème majeur : sans titre de propriété clair, un agriculteur hésitera à investir dans des arbres qui mettront dix ans à mûrir.

Le changement climatique accélère par ailleurs la pression sur des sols déjà fragiles. Les précipitations deviennent plus irrégulières, les épisodes de sécheresse plus fréquents. L’agroforesterie améliore la résilience des systèmes agricoles, mais elle demande du temps, de la cohérence politique et des financements stables.

Ce que chacun peut faire

L’agroforesterie au Mali avance, mais elle a besoin de relais. Chercheurs, journalistes, décideurs et citoyens maliens de la diaspora peuvent tous jouer un rôle.

Trois actions concrètes à prendre dès maintenant :

  • Documenter et partager les expériences réussies des villages pionniers pour accélérer la diffusion des bonnes pratiques
  • Soutenir les organisations locales qui forment les agriculteurs à la RNA et à la gestion des parcs agroforestiers
  • Plaider pour que les politiques foncières reconnaissent les droits des agriculteurs sur les arbres de leurs champs

Le Mali dispose de savoirs locaux, de terres récupérables et de communautés motivées. Ce qu’il faut maintenant, c’est de la continuité. L’agroforesterie a démontré sa valeur. Le défi est de passer d’expériences locales prometteuses à une transformation à l’échelle nationale.

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